L'épuisement

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La Nouve a ouvert son concours ; vous envoyez vos textes sans aucune mise en page et une variété d'entre eux vous est présentée ici. Vous avez le droit de vous exprimer, nous transmettrons la synthèse de vos avis aux auteurs.

C'est bien, ça me plaît, c'est génial finiront en un seul X lecteurs vous félicitent ; par contre les commentaires : le premier paragraphe détourne l'attention ; j'ai lu trois fois la chute avant de la comprendre ; le titre est déjà révélateur donneront des avis différenciés, et nous privilégierons les suggestions constructives : donne un prénom à ton personnage, gardez la révélation pour la chute...

Les textes sont affichés l'un après l'autre, du 02 au 30 mars ; merci de nous communiquer vos avis avant la date fixée pour chacun (en général 3 semaines). Votre contribution et le bénévolat des membres de La Nouve s'additionneront pour une œuvre collective : la revue n°5 qui paraîtra fin mai.

 

Heu-reux !

Vous êtes géniaux et nous sommes heu-reux, comme le clamait Fernand Raynaud : la moyenne d'âge déclaré des candidatures étant de 63 ans et demi, l'artiste doit laisser des souvenirs !
Alors que nous arrivons à la clôture des dépôts, nous avons reçu les dix nouvelles que nous espérions. Gageons qu'elles vous conviennent et que leurs auteurs s'inspirent de vos commentaires.
En effet, limiter le concours aux seuls abonnés impliquait le risque d'une faible réaction - celle-ci est à la hauteur de notre pari.
Donner la parole aux lecteurs revenait à ouvrir la boîte de Pandore, vous savez l'utiliser à bon escient. En un mot : MERCI.

L’ouvre-bouteille

Un peu plus il me marchait dessus cet abruti avec ses croquenots démesurés. On a pourtant suffisamment de place ici. Ça fait des semaines que je n’ai vu âme qui vive. Les caravanes ça n’existe plus. Tout ce sable on le traverse en avion de nos jours.
Tiens, il s’agenouille. Il a plutôt l’air crevé. Ça va pas fort même, il parle tout seul !
Qu’est-ce qu’il fait avec cet instrument en ferraille à la main ? Il le regarde d’un œil méchant. Et sa gourde, pas besoin de la secouer comme ça, elle est vide, elle est vide. Point. Y a pas à revenir dessus. Il peut même s’en débarrasser, elle ne lui servira plus.
Je crois que j’ai intérêt à reculer un peu. Il est bien parti pour s’écrouler complètement et on ne peut pas prévoir dans quelle direction.
Il regarde derrière lui maintenant. C’est sûr : ce qui est fait n’est plus à faire ; faut aller de l’avant maintenant.
Oups ! Faut pas rester là, il ne va tenir sur ses rotules longtemps. Il s’endort ! Ça y est le voilà qui tombe tête la première. Ça va faire un vrai séisme ! Et voilà, j’ai du sable plein les mandibules. Dire qu’il faut qu’il atterrisse ici ce quidam.
Quelle guigne, y a qu’à moi que ça arrive ces choses-là. Il s’est écroulé à quatre empattements pas plus. Quelle sale tête vraiment !
Ah ! Il ouvre les yeux, il revient à lui.
“Bonjour !” M’entends pas bien sûr. On parle sûrement pas la même langue. On dirait qu’il me regarde. Il me voit s’il ne m’entend pas. Je l’intrigue. Ma compagnie n’a pas l’air de lui plaire. Je vais lui faire un petit coucou avec ma pince. Oh, quelle trouille ! Il a un fait un bon en arrière de deux mètres au moins. Je suis si laid que ça ?
Il se remet sur ses pieds. Il me regarde encore ; il n’en croit pas ses yeux. Il ramasse l’instrument en ferraille. Mais qu’est-ce qu’il fiche ! Il va me le balancer sur le céphalothorax. Attention je suis là ! Aïe !

« J’y arriverai, j’y arriverai c’est sûr. C’est juste après cette dune et j’y suis. C’est la dernière, je suis sauvé. Quelques pas encore dans ce sable et de l’autre côté c’est la terre promise ! »
Il ne savait pas que tout était déjà fini. Il avait beau – presque – courir rien n’y ferait. Derrière la dune il n’y avait rien, rien qu’une autre dune et une autre et une autre encore.

À bout de souffle, épuisé par la soif et la faim il en atteignit la crête. Reprenant quelques forces, il réalisa que de l’autre côté s’étendait la même incommensurable étendue de sable laissée derrière lui. Tout s’anéantissait, il devenait grain de sable parmi les grains de sable du désert.
Plus aucune caravane ne passait par cet endroit, il le savait. Quant à un avion ? Le pilote l’aurait-il seulement aperçu ?
Ses jambes fléchirent. Il s’assit les fesses sur les talons. Il sortit de la poche de son pantalon un ouvre-bouteille avec tire bouchon et lame de couteau qui le gênait quelque peu dans cette position. Il sourit devant l’incongruité de la présence de cet instrument en ce lieu, à cet instant. Il prit sa gourde qu’il portait en bandoulière. Elle était vide depuis longtemps. Il la secoua puis la retourna au-dessus du sable blanc. Rien pas une goutte ne tomba.
Tout en manipulant l’ouvre-bouteille, instrument dérisoire ; tout en secouant la gourde vide plus sèche que le désert qu’il arpentait ; il éructait aux quatre points de la rose des vents les plus obscènes insanités que lui dictait un délire naissant.
Il regarda derrière lui. La ligne pointillée de ses pas qui s’étendait à l’infini dans le sable lui ôta ses dernières illusions. Il vacilla, s’évanouit la tête la première, un rictus effrayant figé sur son visage.

Combien de temps resta-t-il ainsi inanimé ? Une minute, une heure, plus ? Il n’aurait su le dire. Est-ce le sable qui lui brûlait la joue qui le réveilla, ou l’intuition d’une présence vivante toute proche. Il ouvrit les yeux. Sa vue, d’abord trouble, s’ajusta peu à peu au décor de silice qui l’environnait. Il distingua à moins de vingt centimètres de son nez une forme brun-clair qui agitait par-dessus sa tête une drôle de pince.
« Un scorpion ». Le mot qu’il ne prononça pas éclata pourtant comme le tonnerre dans son crâne. D’instinct, il fit un bond de deux mètres au moins en arrière. Il se remit debout sans quitter la bestiole des yeux. Avec des gestes lents, il ramassa l’ouvre-bouteille qui avait glissé de sa main. Il ajusta son tir et balança violemment l’objet sur l’animal, le coupant net en deux !
Avec le bout de sa chaussure il écarta l’instrument en ferraille du corps de la bête qui remuait à peine, le ramassa et le remit dans sa poche en pensant ironiquement que ça pouvait toujours servir.
Épuisé, il reprit malgré tout sa marche, semant à nouveau ses pas dans le sable brûlant du désert. Sans espoir.

Commentaires jusqu'au 20 avril

Un tube de couleur framboise

Mira séjournait chez sa tante dans une maison cossue perdue en pleine campagne. Elle aurait semblé davantage à sa place dans le quartier huppé d’une grande ville et paraissait avoir atterri là par on ne sait quel tour de passe-passe.
La jeune fille restait allongée pendant des heures sur le canapé blanc immaculé du vaste séjour et ne pouvait déterminer ce qui la rendait aussi léthargique ; peut-être le contrecoup d’une intense préparation au concours d’une fameuse école d’art ou bien un virus sans autre effet détectable que la fatigue. Elle était ravie d’avoir réussi le concours mais néanmoins sans aucune énergie pour profiter à présent de son temps libre. Elle observait Roméo, le chat blanc de la maison, aussi propre et immobile qu’une peluche oubliée sur la moquette, si ce n’est par moment un léger frémissement des oreilles qui attestait de sa nature animale. Elle se demanda s’il souffrait de névrose paralysante car jusqu’alors elle n’avait connu que des chats miauleurs qui suivent chacun de vos pas. Il est vrai qu’elle-même frappée d’abattement ne le sollicitait jamais d’une caresse ou d’un mot tendre. Ils semblaient deux statuettes de cire plantées dans un décor ostentatoire.
D’immenses rideaux rouges à pompons tel que l’on en trouve dans les salles de spectacle, le mobilier ancien et l’épaisse moquette claire, étaient le décor où Mira s’ennuyait ferme. Seuls, deux murs étroits de briques encadrant la salle à manger délivraient du moelleux et du plissé et elle se demandait de quel tag elle pourrait bientôt les orner.
Lassée par l’immobilité du chat peluche aux yeux bleus en boutons pailletés d’or, elle lui lança un coussin mais il remua juste la queue de quelques centimètres, alors elle se dirigea vers la fenêtre pour admirer la campagne belle et vivace et luttant contre son apathie, alla chausser ses baskets pour partir flâner et faire quelques croquis dans un endroit où il lui conviendrait de s’arrêter.
Le soleil chauffait agréablement son visage et ses bras, l’air chatouillait les feuillages, la rivière glougloutait joliment quand Mira aperçut près des bosquets une vache brune et lustrée occupée à déguster quelques herbes fleuries. Elle se dit qu’un animal aussi placide devait être plus facile à dessiner que le cheval plus remuant ou les oiseaux qui ne restent pas en place. Chère Io, dit Mira en flattant la bête dont un brin d’herbe dépassait du museau, je vais te croquer.
Et elle s’assit sur une pierre son carnet à la main, attentive aux formes douces de la vache mais la bête aux yeux de velours, au pis rose et à la queue décoiffée restait disproportionnée et paraissait souffrante. Alors l’idée lui vint de poser sur le carton les couleurs de la vache sans chercher à la représenter par sa forme, point à point, méticuleusement, un point brun, une touche de roux puis une de beige, un éclat minuscule de blanc, un autre jaune pâle, un brin de rose, un point noir à nouveau. Mira ne s’ennuyait plus autant et la vache réduite à un ensemble de points colorés et délicatement appliqués saurait occuper le reste du séjour chez sa tante. Elle nota au dos de la feuille : Impression de vache.
C’était sans compter sur l’orage grondant qui menaçait et taillait le ciel gris de grandes zébrures argentées. La vache alla se réfugier sous les feuillages et Mira eut juste le temps d’ajouter sur son carton des pointes de gris et d’orangé qui résumaient l’événement météorologique et la peur de Io. Le tableau s’appellerait plutôt : Io sous l’orage.

Mira replia son matériel pour rejoindre la vache sous le feuillage épais des tilleuls. Meuh, fit l’animal quand la fille gratta son mufle doucement. Elles restèrent là blotties sans bouger comme des amies de toujours, Mira réchauffée par le souffle tiède des naseaux de Io, écoutant le plip-ploc de la pluie sur la feuillée et suivant des yeux la course des gouttes. L’endroit se prêtait tant à la contemplation que la fille imagina un instant que la vie psychique de Io équivalait par sa zénitude à celle d’un moine bouddhiste. Toute la sagesse du monde tenait dans les yeux humides de la vache et la coulure de la pluie sur le tilleul.
Les deux sortirent de la feuillée pendant une éclaircie et Io s’engagea dans un petit chemin qui menait à la rivière. Parfois elle paressait, dégustant marguerites et boutons d’or, parfois elle se hâtait comme pressée par un rendez-vous. Enfin, près d’une grosse pierre qui bordait la rivière, Io pila net comme si sa déambulation avait trouvé son terme. Dans une nature délivrée de toute trace humaine, un objet était posé en évidence sur le rocher. Il s’agissait d’un tube transparent et assez grand, rempli d’une couleur framboise. Un peintre chassé par l’orage aurait-il oublié ce tube de peinture acrylique au bord de la rivière ? Mira pensa que si Io l’avait amenée à cet endroit, elle devait considérer l’objet abandonné et que son travail point à point qu’elle aurait voulu mener jusqu’au bout, trouvait dans ce seul tube de couleur framboise une fameuse contradiction. Ce rose lui rappelait les rideaux à pompons du salon de sa tante et le rose vif d’un coussin échoué sur le canapé blanc.
J’avais une vache / Elle est au salon, chantonna Mira, revigorée par la comptine de Jean Tardieu, et elle cria : On tente ! Les voici, la fille guidant la vache d’une baguette de noisetier jusqu’à la maison. Elle dut pousser péniblement Io pour l’aider à franchir la porte de la maison et quand la vache arriva dans le salon, le chat moquette quitta lestement le tapis. À présent il fallait arranger un peu cet endroit si ennuyeux. Ici installer la vache sur le grand canapé moelleux, et la queue de Io servant de pinceau, le tube framboise laissant couler une magnifique couleur, décorer le chat moquette de pois roses. Voici l’animal agité et miaulant, sortant les griffes, enfin vivant !
— Fatigue ! souffla Mira.
— Meuh ! geint Io faiblement.
C’était le temps après l’action de comprendre comment les deux comparses en étaient arrivé là. La queue framboise de Io était toute ébouriffée et elle avait laissé sur le canapé une belle bouse odorante. Le salon bourgeois était terriblement dérangé et le chat blanc s’était réfugié tout honteux dans les plis du rideau cramoisi.
Quelle avanie ! songea Mira, que le tube framboise ce soit trouvé au bord de la rivière, et elle ne put s’empêcher de chantonner joyeusement le couplet : Avanie et Framboise sont les mamelles du destin, du facétieux Boby Lapointe qu’elle ne se lassait pas d’écouter.
Ce simple tube de couleur avait suffi à tirer du convenu le salon trop bien tenu et de sa torpeur le chat moquette. Maintenant il sautait de place en place en laissant de jolies empreintes framboises et le tout formait un bien charmant tableau. Fière de son installation et ranimée par cette séance artistique improbable, la jeune fille prit quelques photos pour enrichir son book artistique, elle avait hâte de partager ce portfolio avec ses amis.
Raccompagnant Io dans son pré, d’un pas énergique que sa créativité avait réveillé, Mira songeait qu’un seul tube de couleur savait faire toute la différence entre une vie monotone et l’aventure d’un monde à créer.

Commentaires jusqu'au 20 avril

Le trottoir d’à côté

« Tu verras bien qu’un beau matin fatigué, j’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté… »
« hé, hé… » poursuivit l’adolescent en sortant de la salle de bains, pendant que sa barre de son continuait de diffuser dans le couloir de l’appartement haussmannien la voix d’Alain Souchon.
« Antoine, je t’ai déjà dit de ne pas me saouler le matin avec cette chanson.
— Mais c’est de votre génération, papa, cela devrait te plaire !
— Ces fatigués ne sont pas ma génération ! Ils n’ont qu’à se mettre au boulot !
— Ça fatigue encore plus, le boulot, non ?
— C’est sûr que tu n’as pas encore essayé, mais il va falloir t’y mettre ! Le boulot, c’est ce qui épanouit, et c’est cela qui permet de transformer le monde !
— Ah bon, elle transforme le monde ta banque ? Ou bien elle fait seulement tourner l’argent entre les vendeurs et les acheteurs ?
— Tu m’emmerdes. Elle est un pilier essentiel du commerce. Et je m’y éclate.
— Tu t’y éclates, mais tu ne dors plus et tu es tout le temps sur les nerfs, intervint Clarisse, son épouse, de son ton mal réveillé. Es-tu sûr que toi aussi, tu n’es pas fatigué ?
— Mais vous n’avez que cela à la bouche, fatigué ! Même sur les réseaux sociaux, après les attentats, ceux qui étaient Charlie ou Bataclan, maintenant, ils se disent fatigués ! Une civilisation de perdants, voilà tout ce que vous êtes !
— Oui papa, finis ton café ! Ta civilisation de gagnants t’attend pour transformer le monde ! »
« … Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi, assis par terre comme ça. »
La barre de son restée dans la cuisine finissait la chanson. La porte de la chambre d’Antoine claqua derrière lui.
Après avoir furtivement embrassé Clarisse, Stéphane s’engouffra dans l’escalier, contrarié par l’échange avec son fils. Quand cet adolescent comprendrait-il l’importance du travail ? Ne lui avait-il pas assez vanté sa trajectoire, grâce à une débauche d’efforts ininterrompue, dans l’organigramme de la banque qu’il avait rejointe voici vingt-cinq ans ? Bien sûr, tout n’était pas rose, surtout en ce moment : six mois plus tôt, le président lui avait appris, au détour d’une conversation, que son poste serait « réparti » selon la terminologie « maison » (le président affectionnait ce terme, qui soulignait à ses yeux la dimension chaleureuse et familiale de son univers). Il lui annonçait l’arrivée de Brian, un collègue britannique, qui allait reprendre la moitié des responsabilités de Stéphane. De façon légitime aux yeux de tous, car encouragé par le président, Brian avait assis une autorité et une préséance sur Stéphane. Les situations humiliantes et les détails paralysants s’étaient multipliés. Un jour, il trouvait Brian pérorant auprès du président, lors d’une réunion stratégique improvisée à laquelle il n’avait pas été convié. Le lendemain, Brian lui coupait la parole en pleine réunion de son équipe, pour le reprendre d’un ton docte que sa politesse britannique onctueuse rendait plus irritant encore.
Il continuait de sauver la face devant Clarisse et Antoine. Il sentait bien qu’ils n’étaient pas dupes de l’état de colère latente dans lequel ces difficultés le plongeaient.
Stéphane ruminait tout cela en rejoignant sa voiture de fonction garée deux rues plus loin, tirant un bien maigre soulagement de l’idée de la climatisation, qui adoucirait la chaleur déjà montante du matin de juin. La climatisation de sa voiture symbolisait pour lui le confort qu’il avait su acquérir, et la protection totale que l’argent lui accordait face à la violence du monde extérieur.
« — Tu dois en avoir du pognon à me lâcher, pour conduire une bagnole pareille », dit une voix éraillée, à ses pieds, au moment où il ouvrit la portière droite pour poser sa veste et son cartable.
Il regarda d’en haut le clochard vautré au sol. Derrière lui, s’entassaient des livres et des victuailles.
« — Je l’ai gagné, ce pognon, monsieur, et si vous devez me parler, vous voulez bien me vouvoyer. Mettez-vous au travail, peut-être que vous aussi vous gagnerez de l’argent.
— Je suis bien trop fatigué pour cela, répondit l’homme en grattant son abondante barbe. Tu verras, la vie, parfois, il y a des virages dangereux. Fais attention en conduisant… »
Stéphane s’abstint de répondre, et fit le tour de la voiture pour monter côté conducteur. En démarrant, il vit le clochard, un livre dans une main, une bouteille dans l’autre, qui avalait une grande rasade d’un vin violacé. Pourquoi payer le mètre carré aussi cher dans le quartier, s’il fallait encore subir la présence malodorante de ce type d’individu ? Il démarra le moteur, ce qui lança la climatisation et lui procura le premier moment agréable de sa journée.
Ce devait être le seul. A son arrivée dans son vaste bureau, qu’il partageait désormais avec Brian (finies les allées et venues en téléphonant, le jeu de fléchettes sur la cloison, les plaisanteries avec son assistante, il fallait maintenant se montrer professionnel), il reçut l’appel du président. Brian l’attendait dans le bureau de celui-ci. Ils s’assirent de part et d’autre de l’immense bureau.

Il leur parlait à tous les deux, mais il ne regardait que Brian.
«- Nous devons adopter désormais une organisation verticale, avec à la tête de chaque axe de la matrice un responsable international. Nous sommes une banque française, nous ne pouvons avoir des responsables français sur chaque axe, les marchés ne le comprendraient pas, la maison doit s’internationaliser. J’ai donc décidé d’officialiser la nomination de Brian à la tête de votre axe. Stéphane, vous lui rapporterez désormais. Ainsi les choses sont claires, et la maison continue son développement ! »
La conversation n’appelait pas de suite particulière. Stéphane sortit du bureau, éparpillé en lui-même, mille et une pensées agitant son cerveau morcelé. Il était passé en moins d’un an de star montante à victime du système. Un voile d’incertitude et de colère lui brouillait la vue. Ce qu’il venait d’entendre était un congédiement. Il songea qu’il devrait demander à se faire licencier pour mettre fin à son calvaire. Mais il faudrait alors en parler à Clarisse et Antoine. La distance qu’il sentait se creuser avec eux ne ferait qu’augmenter, car ils réaliseraient qu’il ne pouvait plus assurer sa vocation nourricière et préserver leur confort de vie. Il ne pouvait envisager cela.
Il fallait tenir bon.
Brian l’appela, quelques minutes après cette réunion dégradante. Stéphane comprit que la spirale de l’enfer continuerait, tour de vis après tour de vis.
« — Comme l’a dit le président, il faut désormais que tu t’alignes complètement avec moi. Je vais piloter, à partir de demain, les réunions de l’équipe, et nous ferons toi et moi un point chaque lundi matin pour que je t’indique tes priorités. C’est comme cela que j’aide les personnes autour de moi à grandir. »
Stéphane continua de garder en lui toute la colère qui montait. Aider, grandir, maison… tous les mots étaient distordus et tronqués, dans cet univers où la dureté et l’ambition dessinaient un labyrinthe infernal. Il avait envie de se poser au sol et de mettre la tête entre les bras et de pleurer et pleurer encore. Il savait qu’il serait encore incapable ce midi de déjeuner avec les collègues, avec l’estomac noué, avec le sentiment de porter l’univers sur ses épaules et d’être sans force.
Il se gara le soir au même emplacement que le matin. Le clochard était toujours là – rien de surprenant, songea-t-il. Il n’était pas seul. Deux personnes, visiblement des bénévoles associatifs, un jeune homme et une femme âgée, l’entouraient, accroupis devant lui, l’écoutant avec attention.
« — Non, je préfère vraiment mon coin de trottoir. Je suis trop fatigué pour bouger d’ici. La méchanceté des hommes me crucifie. Regardez celui-ci, avec sa grosse bagnole, il doit en avoir du pognon à me lâcher, et il ne me dit même pas bonjour ! »
Stéphane n’était pas d’humeur à se laisser traiter ainsi après une journée pareille. Il rentra dans la mêlée.
« — Qu’est-ce qui vous dit que je suis méchant ? Vous ne me connaissez pas, et vous me criez dessus ! Et vous, vous l’encouragez à passer ses journées à ne rien faire », ajouta-t-il en direction des bénévoles. Il avait l’impression de vider la colère accumulée au bureau, et en même temps éprouvait une profonde culpabilité à passer ses nerfs sur ces personnes qui ne lui avaient, au fond, rien fait.
L’homme assis au sol avait pris derrière lui un de ses livres. Il leur montra, avec des gestes amplifiés et ralentis par l’alcool, la couverture ornée d’un Christ en croix. « - Lui non plus ne fout rien de la journée, et il a transformé le monde. » Son rire s’étouffa dans la rasade de vin qu’il reprit.
La bénévole âgée regarda Stéphane d’un air très doux, qui semblait l’inviter à s’interroger. Il claqua la porte de la voiture, d’un frôlement sur la télécommande fit se verrouiller les portières, et partit d’un pas vif, conscient qu’il s’enfuyait plus qu’il ne mettait un terme à la conversation.

Un an plus tard
« — Et pourquoi tu ne retournes pas chez toi ?
— Je ne sais pas, Angelo, je n’en peux plus, je tourne en rond depuis que je n’ai plus de boulot, et puis ma femme est partie, et mon fils aussi. Je ne suis bien qu’ici, en buvant avec toi. Tiens, j’ai rapporté cela de ma cave.
— Ah, là, tu vois, tu es utile à la société, mon Stéphane. Dis donc, c’est meilleur que d’habitude. On voit que Monsieur a du répondant.
— Plus tant que cela. C’est la dernière, ma cave est épuisée. Comme moi. Comme toi.
— Depuis que tu es là, je me sens plus en forme. J’avais juste besoin de m’occuper de quelqu’un, depuis que le chien était mort. Tu vois, le gars sur la couverture du livre, après l’épuisement, il ressuscite.
— Même pour cela je suis trop fatigué. Tu connais Alain Souchon ? »

Commentaires jusqu'au 13 avril

Tango adrénaline

Cinq heures moins cinq, le réveil va braire, Jocelyne tend un bras hors de la couette et coupe la sonnerie – ne pas réveiller Arthur – elle se dresse sur son séant comme un diable bondit d’une boîte, se déverrouille du lit en pivotant, campe les orteils en danseuse sur le plancher ambré, se lève d’un coup de rein et de dopamine, fait trois pas, saisit sa lingerie en vichy bleu, ses chaussettes et son jogging lilas parfumés au muguet, sort de la chambre, enclenche le percolateur préparé la veille, se soulage, file sous la douche, se savonne au monoï et se rince à l’eau fraîcheur d’océan, se sèche, se vêt, se verse un café fumant, consulte son téléphone –  personne n’a appelé – découpe du pain en rondelles, le tartine de confiture de mirabelles qui sent l’été et les amours, le porte à sa bouche, le mâche et l’avale en même temps que le café au risque de se brûler, se brosse les dents avec un dentifrice à la menthe, les yeux rivés sur l’écoulement d’un sablier, glisse ses pieds dans des baskets et son téléphone dans son sac, emporte les clés, sort sans avoir vu se pointer Arthur – il est de mauvais poil ces derniers jours – ferme la porte, se rend dans la réserve à vélos, en extrait le sien, le conduit à l’extérieur, l’enfourche, pédale dans la ville qui s’étire après la nuit, s’arrête aux feux, tourne à gauche et ensuite à droite, arrive “Aux Tournesols”, pousse la porte de service, remise son vélo, se déchausse et se rechausse, revêt son tablier avec un tournesol brodé, y glisse son portable, se dirige droit vers la cuisine, salue Inès occupée à la confection des plateaux classiques des petits-déjeuners, y ajoute les coupelles nominatives de médicaments, se lance dans la confection des plateaux sans sucre, sans graisse, sans sel, sans lactose, sans vie, les complète de médicaments, recommande à Inès la plus grande vigilance dans la distribution du repas au premier étage – elle va s’occuper du second – charge les plateaux sur un chariot dans l’ordre des chambres, appelle l’ascenseur, y pénètre comme dans du beurre, appuie sur la touche deux, compte jusqu’à cinq, sort de la cage, frappe à la première porte, entre au signal, salue son occupante, distille un sourire : bien dormi Frida, voici le p'tit déj’, Alicia viendra débarrasser dans une demi-heure, ferme la porte et poursuit le ravitaillement, laisse le chariot vide en rade au fond du couloir, redescend au rez-de-chaussée, retourne à la cuisine, se sert un verre d’eau, le boit, part à l’assaut au premier étage : bonjour Henri, le soulève par les aisselles, l’aide à se lever, à ôter ses pantoufles et à se déshabiller, le conduit sous la douche, l’assoit sur un petit siège en plastique gris de pluie, ouvre les robinets, tâte la température, le confie au jet le temps de prendre des sous-vêtements propres dans l’armoire, coupe l’eau, lui tend un essuie, lui étrille le dos, s’entend dire : Jocelyne, j’aimerais être toujours pourvu de votre vigueur, lui offre son caleçon avec des crabes dessinés, lui enfile ses chaussettes bordeaux, lui passe T-shirt marine, pantalon outremer et pull ciel, le chausse de pantoufles marronnasses qui en ont vu d’autres, le reconduit dans son fauteuil roulant : bonne journée, Henri, je viens vous chercher dans deux heures pour la gym, sort, fait deux pas, frappe à la porte d’Adèle, recommence le même cérémonial, l’avertit qu’elle repasse dans une heure trois-quarts, enchaîne avec Marcel, Dora et Mona, rejoint l’ascenseur, l’appelle sans craindre qu’il lui pose un lapin, y entre, pousse sur le bouton rez, examine son reflet verdâtre dans le miroir, sort, tourne à droite, s’arrête devant le salon Matisse, embrasse de son regard bleu la moquette fauve, soulève le chevalet où un conférencier a noté des mots pour rafraîchir les mémoires en dentelle, le place contre le mur à côté de la reproduction du tableau intitulé “Luxe, calme et volupté”, pousse un soupir, se dirige vers la table ronde la plus proche du mur roux, la saisit à pleines mains en gonflant ses biceps, la dépose contre la paroi, prend par les bras un fauteuil bas en osier, fléchit les siens, ensuite les étire, juche le siège sur la table, en prend un second, le case à côté, empoigne la table voisine, l’envoie tenir compagnie à la précédente, agrippe une troisième chaise pour la fourrer à côté de ses jumelles, continue son manège jusqu’à ce qu’il ne reste plus que huit fauteuils, en fixe un, l’enlace, avance vers la gauche de trois pas, tête en avant, buste incliné, fesses en arrière, fredonne : Le plus beau de tous les tangos du monde, c’est celui que j’ai dansé dans vos bras – c’est celui qu’elle a dansé avec Marcel une année où il était en forme à la fête du Nouvel An – elle le dépose – on va me prendre pour une cinglée – se saisit du suivant, le dispose en biais par rapport au précédent, prend un autre, décrit un arc, laisse un espace pour le fauteuil

d’Henri, poursuit la création d’un cercle avec un nouvel arc, laisse un deuxième espace pour le bolide d’Adèle, pirouette pour recharger ses batteries – elle en a besoin – repart à la conquête de l’ascenseur et d’Henri, descend avec lui, se retrouve devant le salon nez-à-nez avec Julie encombrée d’une caisse rouge remplie de ballons jaunes et bleus, lui cède le passage, entre à son tour, bouche un trou du cercle avec Henri, salue Gaby et Francis déjà assis, se rue vers l’ascenseur, retrouve Mona qui prend son bras pour une rampe et se hisse, lui dit : Mona, un jour mon bras restera dans votre main, le lui donne en attendant, marche à son rythme de phoque, arrive à l’ascenseur et le hèle à nouveau, parvient au salon Matisse, Mona à son bras, l’installe dans le dernier fauteuil célibataire, s’esquive en jetant un œil à Julie au moment où elle invite les résidents à ouvrir les bras, puis elle fonce dresser cuillères, fourchettes, couteaux, verres, assiettes et serviettes, s’assoit, lampe la soupe aux poireaux, enfourne saucisse, compote, purée et crème vanille, prend le temps d’un café transparent – que fait Arthur ? – secoue sa rêverie, se lève et s’en va accompagner les résidents à la salle à manger, rapproche les chaises de la table, fixe le bavoir de certains, sert entrée, plat, dessert puis tire son tablier, ses crocks et sa révérence, se rechausse, rejoint le garage à vélos, en extrait le sien, pédale, tourne à gauche et ensuite à droite, dépasse une file de voitures à l’arrêt, attrape une crampe dans le mollet – que c’est douloureux – rentre chez elle – Arthur est sorti, elle s’en doutait – se débarrasse de ses vêtements, lave sous la douche les miasmes de la vieillesse, se met en “purette”, époussette, aspire, se sustente de pain, pomme et camembert, s’écroule dans le canapé, ferme les yeux – il est dix-sept heures, la sérotonine fait son œuvre – consulte son téléphone, lit un message de Miguel : ce soir, comme d’hab ? répond : , se rafraîchit, ourle ses yeux de jais et recouvre ses lèvres de carmin, attache ses boucles d’argent en un chignon lâche, s’habille de noir, de sequins et de franges, se chausse de ballerines – Arthur n’est pas encore rentré – elle sort à pied, ses talons raides dans un sac mou, pénètre à La boca, se laisse envahir par un air de salsa – car c’est la cortina, la pause pendant laquelle danseurs et danseuses se jaugent, se demandent quel sera leur prochain ou prochaine partenaire – ne voit pas Miguel, mais déjà le premier tango s’amorce – en dépit de sa silhouette d’adolescente, son âge en dissuadera plus d’un, les sots, elle traîne quarante ans d’expérience amorcée quand elle écumait les bals au lieu d’étudier, mais que ne fait-on pas à vingt ans pour une dose d’adrénaline, et même à soixante, surtout quand on s’active toute la journée depuis des lustres avec des vieux dont l’âge se rapproche de plus en plus du vôtre ? – elle espère que quelqu’un la cherchera des yeux ou sera séduit par les siens – c’est la façon de lancer une invitation dans les soirées argentines – mais voici Miguel, la trentaine athlétique, c’est parti pour le premier groupe de quatre danses, elle peut enfin vivre, oublier sa vie, ses maux, sa fatigue, ses rides, ses résidents, ses collègues, ne penser qu’à leurs corps – sans négliger Arthur, bien sûr – se gonfler à bloc pour tenir le coup jusqu’à la prochaine soirée – à ce stade, la danse est une drogue, elle ne doit pas en abuser sinon elle n’aura pas récupéré demain – elle se laisse guider par son partenaire, évolue avec lui de manière sensuelle – et tant pis si elle passe pour une cougar – ils sont solidaires des autres couples et marchent dans le sens du bal, enchaînent ocho cortado, colgada, volcada, barrida, giro, lápiz, ocho, cruce, caminata, americana, voleo avec grâce et élégance, le visage concentré pour ne pas rater un pas, ils s’octroient une pause et sirotent un maté pendant les milongas statiques, syncopées et sautillantes, dont les aficionados sont des vieux – elle n’en est pas encore, elle s’en persuade – mais déjà vingt-trois heures, ses gestes n’ont plus l’amplitude du début dans les valses et tangos, elle se fait lourde et tente de se redresser mais Miguel s’aperçoit de sa déconfiture, alors il l’entraîne, lui tend un casque et la ramène chez elle en scooter, il l’aide à s’en extraire – merci Miguel – elle lui donne son casque et un baiser sur la joue, près des lèvres – c’est le seul endroit accessible – clopine jusqu’à la porte de l’immeuble, de l’appartement, se déchausse, jette un coup d’œil dans la chambre – Arthur est vautré au milieu du lit – elle se dépouille de ses vêtements, va sous la douche et s’y lave les dents pour gagner du temps, se sèche et, en tenue d’Ève, rejoint son lit et subit l’influence de la mélatonine, voit Arthur qui soulève une paupière et vient s’installer au-dessus de sa tête.

Commentaires jusqu'au 13 avril

Compagnons de voyage

M. ouvre les yeux, soulève la couverture, puis caresse doucement son compagnon de voyage. Ils ne se quittent jamais. Depuis des années, M. arpente l’Afrique, ne pouvant dire pourquoi elle les fascine toujours un peu plus. Aujourd’hui, ils traversent la Mauritanie, découvrent le pays, enchaînant les visites des villes historiques, sur la route d’ancestrales caravanes. À Chinguetti, ils admirent les vieux manuscrits conservés par certaines familles de la ville. Tous deux sont éblouis par les textures des papiers qui ont traversé tant d’époques, Le soir, M. mange le pain cuit dans les braises d’un feu improvisé dans le sable pendant que son ami lui instille les mots qui expriment les émotions ressenties la journée. Ils se couchent sous la Khaïma, le regard tourné vers les étoiles entamant leur dialogue, tandis que la journée, ils marchent, en silence dans le désert.
Leurs jours s’écoulent dans une complicité qu’ils ont tissée, année après année.

M. ignore qu’il s’agit de leur dernier voyage ensemble. L’état de son compagnon, usé par les nombreuses pérégrinations dans des contrées arides, s’est fort dégradé. Une fois de retour en Europe, M. renonce à repartir avec lui. Il vaut mieux le ménager pour le garder à ses côtés, encore un moment. Un matin, M. se confie sur l’état de son compagnon :
— Il a fait énormément de voyages avec moi. Ses mots me soutiennent depuis si longtemps. J’aimerais le retrouver comme il était autrefois.
— Je pense que cela va être difficile. Il est épuisé depuis plusieurs années. Vous ne trouverez nulle part ce livre de poésie. Essayez peut-être sur les sites spécialisés en livres anciens.
M remercie le vendeur et ressort de la librairie.
Le soir, lisant une dernière fois les vers qui, jadis l’accompagnaient partout, M. manipule avec précaution les pages en lambeaux d’un compagnon qui l’escorta si souvent dans un passé désormais révolu.

Commentaires ouverts jusqu'au 06 avril

Propagation

Un bar-restaurant aux murs en brique situé à l’angle d’une rue avec de grandes vitres légèrement opaques et des luminaires suspendus au plafond. Des rires, des éclats de voix, des tintements de verre et le bruit indistinct de la télé en arrière-plan.
Claire ne connaissait pas ce groupe d’amis mais elle avait besoin de sortir et Farouk, l’instigateur de la soirée, était plutôt bien de sa personne.
Jeune femme aux cheveux châtains, assez mince, entamant sa carrière professionnelle suite à des études d’histoire, Claire cherchait à élargir son cercle de connaissances.
Après avoir poussé la porte du lieu, elle aperçut rapidement la tablée où son ami semblait trôner. C’est vrai qu’il était beau, Farouk, avec ses cheveux bruns, son regard sombre et son nez busqué. Il lui faisait un peu penser à un aigle.
S’approchant afin de saluer les convives, elle fut surprise par l’atmosphère qui régnait autour de la table. Des regards fermés, des sourcils levés, des lèvres pincées et Farouk parlant d’une voix grave de manière solennelle.
Curieuse, Claire s’assit à une place vide après un signe de salutation aux autres convives. Avec son assurance familière, Farouk racontait que des événements étranges survenaient depuis peu. Cela paraissait difficile à croire mais on lui avait rapporté des récits emplis de détails troublants. Des démons prenaient possession de gens et les vidaient de leur substance vitale. Une fois atteintes, cela pouvait aller très vite pour les malheureuses victimes. Les symptômes se manifestaient de façon foudroyante : hyperactivité, troubles du sommeil, hallucinations, altération de la mémoire et des capacités cognitives… Ça ne faisait pas encore la une des journaux et on ignorait la cause de ce phénomène mais Farouk avait entendu plusieurs témoignages concordants ces dernières semaines. Notamment celui concernant un employé sans histoire, marié, trois enfants, qui, sous l’emprise d’une de ces créatures, aurait travaillé sans discontinuité plusieurs jours avant de se voir terrassé par une attaque cérébrale. Et ce n’était pourtant pas un gros courageux, selon ses proches.
Plusieurs convives faisaient une moue dubitative, d’autres paraissaient inquiets. Songeuse, Claire alla au comptoir commander une bière.
Divers sujets de conversations se succédèrent au fil du repas et Farouk animait les débats avec fougue mais Claire ne pouvait se défaire de ces images de démons.
À la fin du dîner, elle fit la bise à Farouk et aux autres puis elle partit dans la nuit fraîche.

Rentrée chez elle, Claire ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle se retournait dans son lit, cela lui trottait dans la tête. Après s’être relevée et rhabillée, elle sortit donc à près de minuit, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Marchant à travers les rues, emmitouflée dans sa veste, longeant les cafés, les devantures de magasin éclairées, les parcs, elle s’étonnait que les gens soient si insouciants. Elle voulait se rassurer en considérant l’hypothèse qu’il s’agissait d’une simple légende urbaine, d’une invention d’un esprit dérangé, mais Farouk savait. Claire le connaissait depuis quelques années et, à la fac, ses camarades le considéraient comme un étudiant sérieux. Elle-même studieuse, elle avait appris beaucoup à ses côtés.
Comme toujours, les gens s’amusent et s’enivrent, ils ne souhaitent pas voir la réalité en face. Car Claire avait regardé sur internet afin de vérifier. Ils en parlaient ! On pouvait lire de nombreux exemples avec des images à l’appui.

Comment cela peut-il arriver ? S’agit-il d’un virus ? Est-ce contagieux ? Existe-t-il un moyen de s’en prémunir ? Combien de personnes finiront par être touchées ?
Après maintes heures passées à ruminer en long et en large sur le sujet, Claire se sentait de plus en plus fébrile. Ils étaient là, c’est sûr. Ils la guettaient.
Au travail, elle n’arrêtait pas. Elle parlait à peine aux collègues. Elle buvait beaucoup de café, pour tenir, et restait des heures devant son écran à taper au clavier des mails, des rapports, des comptes-rendus.
Elle avait les paupières lourdes, elle ne pouvait s’empêcher de bailler, elle commençait à ressentir des crampes, des picotements, mais il ne fallait pas qu’elle dorme.Sans doute que certains collègues, des voisins, des passants se trouvaient déjà possédés. Elle devait se montrer vigilante, ne pas se laisser gagner par la fatigue.

 

Se rapprochaient-ils irrémédiablement avec leurs sourires grimaçants, leurs cornes et leurs griffes ?
Cela se brouillait dans son esprit. Elle avait l’impression de voir des choses, des formes, des silhouettes se former et disparaître l’instant d’après. Elle entendait des voix qu’elle ne connaissait pas, des voix graves aux paroles incompréhensibles.
Peut-être devrait-elle se réfugier chez ses parents, ses frères et sœurs ou des amis mais ils la prendraient pour folle !
Chez elle, elle consacrait tout son temps à nettoyer le moindre recoin de son appartement. Elle passait et repassait l’éponge, la serpillière, le chiffon, l’aspirateur de manière frénétique. On ne savait pas si l’infection se transmettait éventuellement par la poussière ou par l’air. Fallait-il qu’elle aère ou qu’elle se calfeutre ?
Claire avait peur quand elle se contemplait dans le miroir. Décelait-elle des signes, un bouton apparut depuis la dernière fois, une tache ? Et si la contamination avait déjà commencé, s’ils prenaient peu à peu possession de son corps et de ses pensées ?
Elle ne désirait plus consulter internet, regarder la télé ou même lire des magazines car cela ne ferait que leur ouvrir des failles, des trappes.
Durant des heures, Claire nettoyait les vitres, déplaçait des meubles, astiquait les poignées et les encadrures de porte, les parquets. Cela lui tirait de partout. Les membres raidis par l’effort, elle ressentait de nombreuses douleurs, des courbatures.
Elle mourrait d’envie de s’allonger, de tomber dans les bras de Morphée mais ce serait la fin, sa fin.
Au boulot, c’était à peine si elle tenait sur ses jambes. Au vu de son état, sa cheffe de service, empreinte de sollicitude, lui avait conseillé de s’arrêter, d’aller consulter un médecin, d’autant qu’au lieu de se ménager, Claire faisait des heures à rallonge. Une fois, le vigile l’avait retrouvée en train de somnoler devant son poste !
On ne la reconnaissait plus. Ce n’était plus la jeune femme discrète mais avenante avec laquelle on prenait plaisir à discuter autour du distributeur de boissons chaudes.
On aurait dit un zombie ou un automate. Elle devenait extrêmement irritable. Impossible de lui faire la moindre remarque. Et ce changement s’était opéré en à peine quelques jours.
On la sentait exténuée. Elle faisait peine à voir. Un drame serait-il survenu dans sa famille ? Souffrait-elle d’une fragilité psychologique ?
Claire ne parlait plus à ses proches. De toute façon, ils étaient comme les autres, sourds et aveugles. Cela arrivait et nul ne songeait à se protéger.
La horde des démons attendait tapie dans l’ombre. Au moins, elle aurait lutté.

Ouvrant en fin de soirée la porte de son appartement après une énième journée de travail surchargée, Claire eut à peine le temps de poser son sac à main qu’une vague de chaleur la submergea et qu’elle s’effondra de tout son long sur la moquette.
“Claire, tu m’appartiens désormais. Je contrôle ton esprit et tes membres. Écoute-moi et concentre-toi. Ne cherche surtout pas à me résister, ce n’en serait que plus pénible. Pauvre créature, je veux voir combien de temps tu pourras tenir avant d’exhaler ton dernier souffle. Lève-toi ! À présent, tu vas danser pour moi jusqu’à ce que ton corps ne puisse plus te porter.”

Un bar au coin d’une rue où des jeunes et moins jeunes viennent pour boire, converser et admirer les exploits de leurs idoles sportives.
Farouk, l’habitué, se tenait à sa table fétiche derrière une pinte de blanche.
Encore au centre de l’attention, discourant avec sa faconde habituelle, il avait pourtant, ce soir-là, un air maussade.
Il faut dire que le sujet abordé, la possession démoniaque, était grave et l’assemblée émettait des doutes quant aux affirmations de l’orateur.
“Arrête donc, beau parleur, de nous bassiner avec tes histoires à dormir debout !” lui lança un des convives.
Farouk regarda son contradicteur avec un léger rictus et il prit quelques secondes avant de lui répondre d’une voix chargée en émotion : “Je te comprends. Moi-même, je n’y croyais pas trop mais, hélas, c’est aussi arrivé à l’une de mes bonnes connaissances.”

Commentaires ouverts jusqu'au 06 avril

Réaction à chaud

À cette période de ma vie – j’avais vingt-quatre ans puisque je suis né en avril 2024 – j’étais tellement épuisé que je faisais la sieste dès le matin. Des chansons ineptes, entendues à la radio, tournaient en boucle dans ma tête, m’empêchant de réfléchir, la pire étant sans doute “L’été sera chaud, l’été sera chaud, dans les t-shirts dans les maillots.” Une vieille chanson du XXe siècle. Il faut dire qu’en ce mois de mai, la canicule régnait déjà.
J’arrivai à la Sorbonne, entrai par la petite porte à l’arrière, laquelle donnait sur la rue des écoles. Je déambulai dans les couloirs, au charme ancien, que je connaissais par cœur. Dans l’amphi qui accueillait l’épreuve de version, je cherchai la place qui m’était destinée, au milieu de mes condisciples. Il flottait dans l’air comme une odeur de boiseries fraîchement vernies. Au fond de la salle trônait une belle peinture récemment rénovée. Les gradins étaient déjà presque combles. Des candidats de tous âges s’apprêtaient à composer. Je saluai de loin quelques camarades. J’ajustai mes lunettes. Mon nom – Samuel Le Gall – et le libellé de l’épreuve, figuraient sur une étiquette collée sur mon bout de table. C’était la dernière étape du concours de l’agrégation de globish, avant les oraux. Le globish c’était le terme que les spécialistes avaient choisi pour désigner le franglais du monde du travail et de l’entreprise. Un français mêlé d’anglicismes, d’anglais des affaires surtout. Le franglais, ce n’était pas ma passion mais c’était très utile. Il était indispensable de le maîtriser. C’était pour rassurer mes parents. Ils voulaient que je continue, que je soutienne une thèse de globish, que je devienne prof de globish à la fac et que je fasse de la recherche. Mais moi je devais être un brin réac, j’aimais le beau phrasé du français. Mon auteur favori était Julien Gracq. C’était bien que la langue de Molière évolue, si besoin en empruntant à l’anglais, mais il y avait des limites. J’avais travaillé sans trop d’enthousiasme toute l’année et effectué d’intenses révisions au dernier moment. Je venais également de lire les rapports du concours externe des années antérieures, lesquels donnaient des exemples de problématiques pour les dissertations et pointaient les erreurs fréquentes des candidats en thème, version, linguistique et commentaire de texte en globish. Chacune de ces épreuves duraient entre six et sept heures.
J’avais passé la veille l’épreuve de dissertation. Le sujet en était “Brainstorming et marketing : comment se challenger à l’ère du deep learning dans les startups” ? Je m’étais interrogé sur la place du cerveau humain à l’ère de l’intelligence artificielle, tout en m’efforçant de prouver que je maîtrisais parfaitement le globish. J’en étais sorti lessivé. J’espérais ne pas être trop hors-sujet. Durant ces écrits, j’étais partagé entre l’impression de m’être sabordé et celle d’avoir sauvé les meubles. On ne pouvait pas tout connaître. De surcroît, en tant qu’étudiant, il était difficile de s’immerger longtemps dans un milieu professionnel pour apprendre la langue. À moins d’être pistonné. Le plus souvent il fallait se contenter des cours en ligne de l’université. Je n’étais pas vraiment bilingue. J’avais beau m’entraîner à l’oral, je trébuchais encore sur les mots, car il y en avait que je ne maîtrisais guère, sans parler des acronymes. Ah, les acronymes ! IOT signifiait objets connectés. AKA, aussi connu comme ASAP, dès que possible, POV, point de vue… Soutenir une conversation en globish était un effort et il me fallait beaucoup de concentration pour tout comprendre, surtout dans l’état où je me trouvais.
J’étais tellement éreinté que je pensais et rêvais en franglais. J’avais probablement trop bûché durant les dernières semaines. j’aurais dû me ménager. Pour m’oxygéner le corps et l’esprit, je m’étais lancé dans une course, pardon un footing exténuant la veille. Après la dissertation de sept heures, quelle idée !
J’allumai la tablette qui m’était assignée et la reconnaissance faciale s’activa aussitôt. Je signai électroniquement le formulaire d’émargement. Et j’attendis. Les bancs étaient durs et inconfortables. J’étais distrait par la charmante queue de cheval d’un blond évanescent de la jeune candidate assise devant moi. Son parfum était envoûtant et me tenait éveillé. À huit heures pile, le texte en globish apparut sur nos écrans respectifs. J’avais les mains moites. Un second écran incrusté dans les tables, équipé d’un traitement de textes nous permettait d’en saisir la traduction. À une première lecture, le texte me parut impénétrable. Il me semblait tout de même qu’il traitait de la tentative d’innovation d’un fournisseur d’accès Internet. Dès la première phrase, le sens d’un mot m’échappait. Quelle était la traduction exacte en français de “implémenter” déjà ?

Selon nos professeurs, les correcteurs exigeaient une compréhension approfondie du texte et une capacité à reformuler le contenu dans un style fluide et approprié en français. J’étais terrorisé à l’idée de commettre un faux-sens ou pire un contresens. Et UX dans la phrase, “Dans le cadre du coworking, on pourrait adapter l’UX en fonction du parcours client”. Cela me paraissait abscons. UX, n’était-ce pas l’acronyme pour User Expérience ? Cela devint sous ma plume “Dans le cadre du cotravail, on pourrait adapter l’expérience de l’utilisateur en fonction du parcours du client.” Je comprenais le terme écofriendly dans la dernière phrase que je traduisis par “ouvert à l’écologie”. Le reste était obscur. Je commençai à paniquer. Une odeur de transpiration et de cerveaux échauffés se substitua bientôt à celle du vernis des boiseries et au parfum de ma voisine. Mon t-shirt collait à ma peau. Les deux jeunes surveillantes formaient un couple improbable, du style bon flic et méchant flic : l’une bienveillante me souriait comme si elle m’encourageait du regard ; l’autre, à l’air revêche, semblait me mépriser comme si elle devinait mes difficultés. Je m’efforçais de l’exclure de mon champ de vision. En pure perte ! Pour couronner le tout, mon estomac criait famine. J’avais déposé une pomme sur ma table ; je la mordis sans faire trop de bruit. Dans mon enfance, ces fruits étaient plus savoureux, avais-je perdu la sapidité ou avaient-ils moins de goût ? Impossible de le dire. Je saisis ma gourde et bus une gorgée d’eau. Ma voisine de devant fit distraitement tomber l’emballage en papier de sa barre de céréales. Lorsqu’elle se pencha pour le ramasser, j’aperçus son divin minois. Je ne l’avais jamais vue. Elle avait une chaînette autour du cou et de faux airs de Marceline Desbordes-Valmore. J’imaginais que c’était une jeune femme littéraire comme moi, que ses parents avaient obligée à choisir la voie du globish. Elle devait écrire des poèmes la nuit, allongée sur son lit, dans sa studette. Je restais rêvasser ainsi de longues minutes. J’aurais aimé lui parler mais c’était bien sûr interdit. J’étais comme ensorcelé par sa présence, hypnotisé par chaque mouvement gracieux de ses mains. Je revins avec difficulté à ma version, en essayant de chasser de ma tête la rengaine “L’été sera chaud, l’été sera chaud”. Soudain ma voisine commença à rassembler ses affaires. Elle avait déjà terminé. Elle devait être surdouée, en plus. Sans réfléchir, je validai mon travail incomplet et me levai. Je lorgnai sur le nom indiqué à sa place : Summer Lachaud. Ses parents lui avaient choisi un prénom d’origine américaine, peut-être étaient-ils adeptes de séries romantiques populaires alors qu’elle, bien sûr, chérissait la littérature et la belle langue. De toute façon, Samuel et Summer, ça allait bien ensemble. Je lui emboîtai le pas en empruntant l’escalier en bois ciré qui menait vers la sortie de l’amphithéâtre. J’étais en nage et j’espérais ne pas la faire fuir. Dans le couloir, je la hélai, en ajustant mes lunettes :
— Summer, comment as-tu trouvé la version ? Pas si ardue, n’est-ce pas ?
Elle se retourna et croisa les bras, avec un sourire désarmant. Elle me dévisagea :
— On se connaît ? C’était juste trop du charabia pour moi. C’était chaud. J’ai galéré, surtout sur la deuxième partie, j’ai rien pigé, j’étais genre en PLS.
Je me grattais la tête, en PLS, encore un acronyme, pour en Position Latérale de Sécurité cette fois. Et dire que je n’avais rien compris à son désarroi. Je ne savais plus comment me rattraper.
— Oui, la langue ressemble parfois à un labyrinthe de complexité, dis-je.
— Ok, du coup j’ai vu des mots zarbis et j’étais genre, c’est quoi ce truc ?
— J’avoue que les arcanes du franglais me laissent parfois pantois, moi aussi.
— Mais tellement !
J’étais tombé sous le charme de son regard vert et de sa gouaille. Bien que sa connaissance du globish fût manifestement aussi défaillante que la mienne, je lui proposai de préparer l’oral ensemble. Fichu pour fichu ! Les épreuves commençaient le 20 juin. Elle minauda quelque peu, avant d’accepter.
— Je connais un troquet sympa, près d’ici, tu veux qu’on y aille ? tentai-je.
Elle eut un geste du bras plein d’entrain :
— Carrément, allons-y !
Je me réjouis en fredonnant en mon for intérieur : “L’été sera chaud, l’été sera chaud !”

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Le septième jour

J’avais fait cinquante kilomètres en voiture pour me retrouver dans cette salle d’attente, exigüe, surchauffée, remplie d’une dizaine de patients. Au milieu de la pièce défraîchie, une table basse était envahie par un amoncellement de magazines froissés, en vrac, maculés de traces de doigts, qui semblaient dater du siècle dernier. La chaleur irrespirable, l’hygiène que je devinais approximative et le voisinage des autres patients, rajoutaient à l’atmosphère anxiogène. Des miasmes invisibles et maléfiques paraissaient s’épanouir dans l’air ambiant. Mon seul réconfort, c’était qu’ici, dans ce village, personne ne me connaissait. Je m’efforçais quand même de ne croiser les yeux de personne. Je tentais de me concentrer sur ma respiration, sans réel succès. Mon esprit ne tardait pas à vagabonder pas sur les terrains marécageux de mes ruminations. L’attente se prolongeait, accentuant ce sentiment grandissant d’oppression, qui ne me quittait plus depuis plusieurs mois. Le médecin avait déjà plus d’une heure trente de retard. Quand il raccompagnait son patient pour venir accueillir le patient suivant, il se dégageait de sa personne une bonhomie joviale et familière. Il tutoyait tout le monde, portait une chemise fleurie, un pantalon ample de couleur vert anis et des sandales en cuir. Quand il vint me chercher, sa poignée de main et son regard chaleureux, me donnèrent l’impression d’une intimité confraternelle.
A peine entré dans son cabinet, dont les fenêtres grandes ouvertes offraient une vue sur les montagnes lointaines, il entama la conversation sans ambages :
— Assieds-toi, et dis-moi quel vent t’amène ?
— Tout d’abord, je tiens à vous dire que vous êtes le premier médecin que je vois depuis mon adolescence et j’aimerais bien d’ailleurs, que vous puissiez être mon médecin traitant.
— Alors, tu peux commencer par me tutoyer pour prendre de l’avance, avant que nous ne devenions de vieilles connaissances, me répondit-il de sa voix chantante.
Bien que surpris par ce ton décalé et par cette cordialité désinvolte, je me détendais peu à peu, et je sentais qu’en moi, malgré mes réticences, des blocages subtils étaient en train de se déverrouiller.
— Allez, lance-toi, dis-moi ce qui te taraude. Car je vois bien à ton front plissé, à ton teint gris et à tes yeux rougis, qu’il y a quelque chose qui fermente en toi et qui t’éreinte.
— C’est vrai. Je suis au bout de mon rouleau. Je n’en peux plus. Je ne dors plus, ou très peu. Quand je réussis enfin à m’endormir, je suis presque aussitôt réveillé par des cauchemars terrifiants. Je fais des crises d’angoisse. J’ai souvent des nausées et je souffre de maux de tête presque continuels. Et depuis quelque temps, je suis sujet à des malaises. Avant-hier encore, je me suis évanoui en me levant de mon siège. Par chance, je suis tombé sur mon épaule. Elle est enflée et me fait un peu mal, mais rien de grave. Non, ce qui me préoccupe le plus, ce sont mes colères. Au début, j’étais simplement irritable et je bougonnais tout le temps, maintenant, il n’y pas un jour où je ne rentre dans des fureurs incontrôlables. Ce n’est pas moi. Avant, je n’étais que calme, douceur, bienveillance…
— Avant quoi ?
— Avant que je ne me sente submergé, inutile, incompétent. Je n’arrive plus à tout faire. Il y a trop de choses à faire. Je me sens impuissant. J’ai beau donner tout ce que je peux, réduire mes temps de pause, je n’y parviens pas. On nous en demande toujours plus.
— As-tu déjà songé à en parler avant moi ? As-tu déjà songé à demander de l’aide ?

— Non, c’est la première fois que j’en parle. C’est un peu comme une maladie honteuse. J’avais peur d’être raillé, jugé, déclassé par mes confrères. En plus, nos dirigeants ne sont pas très enclins à l’écoute en dépit de ce qu’ils affirment. Je peux vous dire que les marques de reconnaissance sont rares, pour ne pas dire inexistantes. Les relations sont plutôt tendues.
— Je peux Te dire… N’oublie pas de me tutoyer. Comment se manifestent ces tensions avec ta hiérarchie ?

— Ce sont surtout des non-dits, mais aussi quelques fois des remarques désobligeantes sur mes chiffres, mes résultats. Quoi qu’on en dise, chez nous aussi, on est gangrénés par la culture de la performance. Tout ça, je ne le supporte plus. Je suis épuisé, lessivé, rincé, à bout de nerfs. C’est pour ça que je suis venu. Je suis si prêt de craquer, de commettre l’irréparable. Je ne résiste plus au poids de toute cette colère, de toutes ces impuissances accumulées. Il y a aussi cette frustration intolérable devant l’ampleur de ma mission que je ne parviens plus à assumer, face à ces souffrances que je prends en pleine face sans plus pouvoir les endurer. Pour me protéger je me suis endurci en surface, jusqu’à devenir un bloc de glace d’apparence inerte. Désormais les gens me trouvent cassant, insensible. Alors qu’en moi bouillonnent des sentiments contradictoires, l’impulsion de venir en aide aux autres et celle de me prémunir de leurs problèmes, de leurs tourments. En réalité, le malheur des autres, leurs douleurs, me dévastent. Je ne peux m’empêcher de me mettre à leur place. Je ressens ce qu’ils ressentent au plus profond de moi. Tous leurs maux deviennent miens et infusent en moi leurs poisons délétères, et je ne réussis plus à supporter cette épreuve. A faire comme si tout allait bien. Je doute de moi, de la force de mes engagements. Mes épaules, mon cou, mon dos sont endoloris, lestés par cette chappe perpétuelle du doute.
— Il est évident que ton métier et ta détresse empathique t’ont mené à ce qu’on appelle : un burnout. Mais quels sont ces gens pour qui tu t’investis tant et dont tu absorbes toute la souffrance ?
— Ce sont… mes paroissiens. Auxquels s’ajoutent tous ceux que je croise dans les missions de ma paroisse rurale, qui ne compte pas moins d’une dizaine de clochers. On dit du curé qu’il a charge d’âmes, cura animarum, et c’est bien cette charge qui me fait ployer, en plus de tout le reste, et de l’indifférence de mon évêque. J’ai honte de ma défaillance, de ma vulnérabilité, c’est d’ailleurs pour ça que je suis venu ici, loin des regards, loin du jugement de mes ouailles. Je n’en peux vraiment plus. Cette dévotion, ce dévouement, cette piété sont en train de me tuer.
— Je comprends, mais la piété dont tu parles, il faudrait que tu commences à la tourner un peu vers toi. Si tu n’as pas de compassion pour toi, tu te prives de ta plus belle énergie. La ferveur, l’empathie sans la juste distance, peuvent briser, anéantir. Tu ne prends que la noirceur sans pouvoir la changer en lumière. Tiens, voilà que je me mets à causer comme un prédicateur.
— Être pieux, c’est ma nature ; ou plutôt, c’était devenu ma nature. Ils me l’ont tellement seriné, durant mes années de formation. Ils ont tellement insisté sur l’importance du don de soi. Là, je n’ai plus rien à donner.
— Sans vouloir jouer avec les mots, j’attire ton attention sur l’adverbe du mot pieux : pieusement. N’est-ce point l’anagramme du mot épuisement ? N’est-ce pas cette piété inconditionnelle, sans trêve, sans sas de décompression, qui t’ont conduit à cette détresse, à ce fameux syndrome d’épuisement professionnel. Même ton Dieu, si fort et omnipotent, a dû se reposer le septième jour. Toi aussi, tu as un besoin vital de repos. Tu as besoin de te ressourcer. Alors, je vais te prescrire un arrêt de travail et un accompagnement psychologique. Ton septième jour à toi durera au moins un mois, pour commencer…

Commentaires ouverts jusqu'au 06 avril

Merci à tous les participants

Je m’appelle Adèle et j’ai 10 ans. Mon institutrice de CM2, Madame Primevère, a inscrit ses 31 élèves à une épreuve de course à pied avec d’autres écoles du canton. C’est prévu le lundi 21 juin 2004, le jour de l’été. Je suis ce qu’on appelle une bonne élève, studieuse, appliquée et obéissante. Par contre, j’ai deux défauts ! Je suis bavarde et je n’aime pas trop le sport. Alors, l’idée de participer à cette course ne m’enchante pas plus que ça. Mais de toute façon, je n’ai pas le choix, cette activité est obligatoire.
En rentrant de l’école, je dis à maman que je n’ai pas envie d’aller courir mais elle me répond que, envie ou pas, je devrais y aller. Maman ne sera pas mon alliée sur ce coup-là. Quant à papa, marathonien averti, ce n’est même pas la peine que je lui en parle. Quelle barbe !
Je tente le tout pour le tout et j’explique à ma mère que mon problème au genou me gêne pour courir normalement : « Tu sais que ma rotule fait n’importe quoi et quand je force, elle me fait mal ». Elle me répond qu’elle le sait et que ce n’est pas ça qui m’empêchera de courir.

Bref, à 10 ans, je n’ai aucun poids face à des parents qui ne comprennent rien. Même le docteur, habituellement si gentil, a précisé que je n’avais aucun empêchement à la pratique d’activités sportives, bien au contraire.
Le matin du 21 juin, je me réveille un peu bougon. Je traîne dans l’espoir de rater le car qui me conduit à l’école mais ça ne sert à rien. Ma mère s’est inscrite pour faire partie des organisateurs. C’est elle qui m’emmène avec sa voiture. J’enfile mon short, mon tee-shirt et mes baskets.
La journée est annoncée très chaude mais heureusement, le parcours est ombragé. Il a été dessiné dans le parc du château de Méréville, dans l’Essonne. Sa façade est encore belle mais à l’intérieur, il n’y a plus rien car la toiture s’est effondrée durant la guerre de 39-45. Derrière les murs, c’est le néant. Ce qui fait l’attrait de cet endroit, propriété du Conseil Départemental de l’Essonne, ce sont les jardins et le parc de 58 hectares, parsemés de prairies, de faux rochers, de vraies cascades et de sous-bois. C’est Monsieur Hubert Robert (le nom de mon école !), paysagiste de son métier, qui a aménagé les lieux à la fin du 18e siècle en les transformant en de magnifiques jardins anglo-chinois.
Lorsque nous arrivons, la Fanfare de Méréville nous accueille au son de ses musiques rythmées. La ligne de départ (la même que celle d’arrivée) est décorée de guirlandes et de ballons de toutes les couleurs. Des stands sont installés pour la distribution aux sportifs de boissons et de gâteaux préparés par les parents. Mon institutrice est en tenue de sport, cela me change de la voir habillée ainsi, elle qui porte le plus souvent des jolies robes à fleurs et des talons hauts !
Une demi-heure plus tard, il est demandé aux enfants de s’installer sur la ligne de départ. Je m’y rends sans trop me presser, d’autant qu’il commence à faire très chaud. Les autres élèves sont survoltés à l’idée de s’élancer dans cette bataille sportive. Grand bien leur fasse ! Nous sommes tous équipé d’un dossard, je porte le n° 31. Le Maire de Méréville prend le micro et félicite les enfants pour leur participation, en leur souhaitant bon courage et une belle course. Bla, bla, bla… cause toujours !
Un coup de sifflet et le groupe démarre. Les premières lignes se la jouent au sprint, malgré les consignes indiquant de ne pas courir dès le début afin de ne pas se fatiguer trop vite.
Madame Primevère a décidé de faire une partie de l’épreuve avec ses élèves mais elle s’arrêtera aux stands de ravitaillement installés sur les quatre kilomètres du parcours pour faire la distribution d’eau et de petits gâteaux.
J’entame la partie la plus ensoleillée. La sueur commence à me couler le long des joues. Une petite douleur me titille au niveau du genou gauche. Je préfère ne pas y penser en espérant qu’elle passe rapidement. Les jardins sont éclatants de roses, marguerites, coquelicots, bleuets… toute une panoplie de couleurs et d’odeurs aguichantes. « Concentre-toi, Adèle, tu viens juste de commencer ». C’est ma petite voix qui me rappelle à l’ordre !
Enfin, je pénètre dans le sous-bois. Je suis accompagnée d’une dizaine d’élèves qui ne courent pas beaucoup plus vite que moi. L’immense majorité des deux-cents enfants sont loin devant, espérant finir vainqueur de cette épreuve. Le soleil ne filtre pas à travers les arbres et l’ombre me fait du bien. Je commence à fatiguer mais je n’ai pas fait un quart du trajet. J’arrive sur un stand de boissons et j’en profite pour boire un verre d’eau fraîche. Madame Primevère nous encourage et reprend sa course à notre arrivée. Déjà, je ne vois plus qu’un point à travers les allées ; un virage et elle disparait. De mon petit groupe, nous ne sommes plus que quatre. Les six autres ne se sont pas arrêtés au stand.
Je cours mais je m’épuise. Je n’ai aucune endurance et mon genou me fait souffrir à chaque foulée. Je me vois contrainte de ralentir. Mes trois comparses finissent par me semer. Heureusement que le parcours est balisé parce qu’il y a plusieurs bifurcations dans les bois ; il ne manquerait plus que je me perde !

Je cours depuis plus d’une demi-heure mais ce qui m’inquiète le plus, c’est ma douleur au genou. Elle s’amplifie et devient bientôt insupportable. J’approche de la ligne finale car j’entends des cris au loin. Je m’auto-félicite de ma performance jusque-là. Je me rassure du mieux que je peux.
Le terrain est miné par des trous, des bosses, des racines, quelques flaques d’eau restant de l’orage de dimanche. Au loin, j’aperçois un nouveau stand de ravitaillement. Je vais pouvoir me reposer un peu. Je prends un verre d’eau fraîche en le savourant doucement. Madame Primevère me dit que je ne dois pas m’arrêter car, plus longue sera la pause, plus il me sera difficile de reprendre. Elle m’enjoint de repartir en petite foulée. De son côté, elle part rapidement et s’évanouit dans les méandres du parcours. Selon mes calculs, il doit me rester moins d’un kilomètre. Vivement que cette course se termine !
Sous un amas de feuilles, je ne vois pas un trou et mon pied bascule. Je perds l’équilibre et finis à terre, sur une branche. Mon genou n’avait vraiment pas besoin de ça. Je me relève péniblement mais cette-fois, ma jambe ne me suit plus ! J’ai l’impression que ma rotule a lâché dans cette chute. Une immense douleur m’envahit. Mais que faire ? Je ne peux pas abandonner, je suis obligée de continuer à avancer sinon, je finirai ma vie dans les bois ! Je reprends d’un pas rapide dans l’espoir de finir au plus vite cette épreuve qui n’est pas faite pour moi, en grimaçant à chaque pas.
Pendant ce temps, les premiers élèves sont déjà arrivés. Le gagnant est un garçon de 12 ans, grand sportif, habitué à la course à pied. Il est ovationné comme il se doit par le public. Les enfants franchissent les uns après les autres la ligne d’arrivée, félicités par les musiques dynamiques de la Fanfare Mérévilloise.
Voila plus de quinze minutes que les derniers coureurs sont arrivés, fatigués mais fiers de leur exploit. Pourtant, une maman s’inquiète car sa fille Adèle n’a toujours pas passé la ligne finale. Les lieux commencent à se vider, les stands remballent leurs marchandises car les élèves doivent être rendus dans leur école pour midi au plus tard. Pas le temps de flâner.
Au micro, le Maire fait une annonce. « Merci à tous pour votre participation ! Merci aux enfants mais également aux organisateurs, aux instituteurs, aux parents et au Domaine de Méréville pour cette magnifique matinée sportive ».
La mère d’Adèle commence à paniquer car elle ne voit toujours pas sa fille. Elle se rapproche du Maire et l’informe qu’il manque au moins une élève. Il lui dit qu’elle a dû la rater sur la ligne. La mère n’a pas vu Madame Primevère non plus et ne sait pas comment intervenir. Le Maire s’apprête à poser le micro lorsque deux silhouettes apparaissent à l’orée du bois. Une grande et une petite ! La mère s’exclame « C’est Adèle, c’est ma fille ! »
Le Maire rallume le micro et interpelle la foule encore présente : « Je veux un tonnerre d’applaudissements pour Adèle et un maximum d’encouragements ! ».
Adèle est rouge tomate, son visage tordu par la douleur et elle avance si doucement qu’on pourrait croire qu’elle fait du sur place ! Son institutrice la motive à chaque pas pour qu’elle ne s’écroule pas. Adèle est en nage et suite à sa chute, son genou gauche est en sang. Chacun compatit à la souffrance qu’elle endure.
Enthousiasmée par les propos du Maire, c’est toute la foule qui scande « Allez Adèle, Allez Adèle ». Ils applaudissent, sifflent, tapent dans leurs mains en lançant des « Bravo Adèle » à tout va. Cette fin de course est sensationnelle !
Boostée par les félicitations du public, Adèle en oublie sa douleur. Un immense sourire se fige sur ses lèvres et des larmes de joie coulent sur ses joues. La ligne d’arrivée n’est plus qu’à quelques mètres, encore quelques foulées, trois, deux, une… Bravo Adèle !
La course est enfin terminée et au lieu de finir honteusement dernière, Adèle est portée aux nues par quelques papas qui la soulèvent de terre sous d’innombrables acclamations ! Adèle est ovationnée par la foule et par Madame Primevère. En effet, celle-ci ne l’ayant pas vue parmi les derniers coureurs, elle avait fait demi-tour pour aller à sa rencontre et lui permettre de finir l’épreuve.
Il reste une médaille, commandée en trop, et le Maire décide de la décerner à Adèle pour son courage et sa ténacité. Sa mère se faufile et embrasse Adèle une fois reposée au sol. « Bravo ma fille ! Quelle belle course ! »
« Maman, je suis claquée, éreintée, vidée, épuisée… mais c’est la plus belle course de toute ma vie ! C’est la première fois, et très sûrement la dernière, que je suis applaudie à une compétition. Alors, même si j’ai mon genou qui va exploser tellement il me fait mal, je suis super heureuse ! ».

Commentaires ouverts jusqu'au 30 mars

Compte familial

Ce matin, Maïté et Jojo débarquent passer leur mercredi dans la maison et le jardin des grands-parents. Pour l’occasion, Papy a changé ses habitudes : il a pris son petit-déjeuner requinquant, mais il a écarté la séance de gymnastique en douceur et renoncé à la journée pleine d’activités tranquilles. Mamy continue de profiter de la vie, avec d’autres plaisirs que se promener jusqu’au marché ou siroter un café qu’elle aime tant regarder quand il refroidit, mais elle a sauvé le temps de sa toilette de jeune fille coquette. Mamy et Papy sont deux êtres différents ; ils gardent le secret de leur rencontre et de leur affection de plus d’un demi-siècle, sans l’amorce d’un heurt, sans l’écho d’un reproche. Ils sont connus pour leur tendresse, tant l’un envers l’autre qu’au profit de leur entourage. Ah, quel bonheur de les avoir et de les rencontrer !
Aujourd’hui est un jour qui ressemble à tous les mercredis depuis que Maïté et Jojo sont en âge de fréquenter l’école ; auparavant, Mamy et Papy travaillaient et une nounou dorlotait les deux enfants… ce naguère n’a plus cours maintenant, car les nounous ne s’occupent que des bébés.
La maison accueille le frère et la sœur, qui foncent vers le coffre, en sortent les jouets qui achèvent sept jours de repos, les étalent dans le salon, les dressent en pile jusqu’à ce qu’un désaccord inexpliqué les renverse. Aussitôt des cris s’élèvent, s’amplifiant par rinforzandos progressifs, à qui va avoir le plus tonitruant débit. Maïté se met à hurler avec de vigoureuses larmes sèches, Jojo réplique dans un braillement digne de rendre un yodel au-dessus des sommets alpins plus discret qu’un menuet.
Le tohu-bohu provoque une mise au point autoritaire de Papy. Garde à vous et petit doigt sur la couture du pantalon. Les choses rentrent dans l’ordre. Est-ce une trêve passagère ou une entente cordiale ?
Dix minutes de silence bercent la maisonnée. Mamy est heureuse : Minou, caché dans le jardin, montre son museau et quémande une caresse. Maïté l’aperçoit et tient à le dorloter ; Jojo, envieux d’une telle faveur, réclame que le chat lui soit confié. Le partage est considéré par Maïté comme un abandon, elle refuse une telle ignominie en faveur d’un braillard jaloux, qui redit avec assurance sa volonté de devenir l’unique dépositaire du félin :
— Tu me le donnes…
— T’es pas capable de t’en occuper.
— C’est à mon tour. C’est toujours toi qui l’as…
Les propos prennent la forme d’un pugilat, où les décibels remplacent les arguments. La querelle s’anime, les paroles se transforment en criailleries aiguës. Minou s’agite, se tortille et se démène tant qu’il retourne ventre à terre vers le jardin, où il disparaît pour le restant de la journée. À croire que la sagesse animale reconnaît les chicanes humaines et s’en protège.
— C’est pas bientôt fini ! tonitrue Papy, apparu entre deux invectives.
Nouveau retour au calme, nouveau sourire de Mamy qui pardonne les turpitudes de l’enfance.
Par précaution, les adversaires sont séparés. Ils connaîtront un moment avec des activités distinctes : les "hommes" dans le garage et les "femmes" dans la cuisine. Pour ne plus transmettre les divisions séculaires, les parents ont souligné moult fois leur souhait que Jojo participe aux tâches ménagères et que Maïté apprenne les rudiments du dépannage domestique. En vieux militants d’une pédagogie éclairée, Mamy et Papy ont approuvé ce précepte : Papy veille que le tournevis soit aussi souvent entre les mains de l’un et de l’autre, Mamy confie tour à tour le fouet et la cuillère aux deux petits-enfants. Mais là, l’un confiné dans un coin et l’autre ailleurs, il serait injuste de mener des activités « genrées », comme on dit de nos jours.
Il ne reste qu’à tirer une leçon des circonstances, raconter un semblant de souvenir conciliateur ou professer une espèce de morale. Nul aïeul n’a le cœur à ce genre d’ouvrage et nul descendant n’a envie d’entendre ces sornettes. Le silence encombre les deux pièces, jusqu’à l’instant où les grands-parents renoncent aux fonctions qui leur pèsent et renvoient chaque gamin à son congénère :
— Tu joues avec ta sœur. Sois gentil avec elle.
À l’autre pointe du logis, le discours similaire est chanté au masculin. Dans le salon, des paroles de conciliation charment les tympans âgés :
— Tu veux la voiture.
— Non, je veux la balle.
— Moi, je te donne la voiture.
— Oui, mais je veux la balle.
— Non, la balle, c’est pour moi.

Petit à petit, le ton s’amplifie. La voiture renonce à trouver preneur ; la balle se mue en pomme de discorde. Caprice et exigence retrouvent leur royaume. Invectives et gronderies les accompagnent. Apostrophes et claques forment le régiment mobilisé à la rescousse. Après quelques crescendo inharmonieux, le roulement des cymbales remplace le gazouillis espéré par l’antique génération.
— Tu me la donnes.
— Non, c’est à moi.
Les voix deviennent des hurlements, les voisins ameutés tendent l’oreille et sourient par-dessus la haie à Mamy désolée et à Papy levant les bras au ciel.
— Puisque c’est comme ça, vous allez m’aider à préparer la table.
Mamy présente son protocole d’armistice, éliminant toute négociation préalable. Le traité stipule que l’aînée pose les assiettes et le cadet dispose les couverts. La répartition des tâches ne convient à aucun, les belligérants sont unanimes et clament qu’elles reviennent chaque semaine, identiques en tous points :
— À la maison, papa et maman, ils changent, eux.
— Ouais, je leur dirai. Parce que c’est pas juste.
— La dernière fois, c’est encore moi qui mettais les serviettes.
— Et j’ai jamais le droit de toucher les couteaux.
La paisible entraide souhaitée s’affiche discriminatoire et inégalitaire, l’exemple même de l’éducation d’un autre temps, marquée d’une distinction surannée que Mamy et Papy ont cru combattre dans leurs années de jeunes parents. Ils se sentent diminués, mis en cause et finissent par se considérer un tantinet coupables. Estimant le coup rude et la sanction méritée, ils tentent d’atténuer les clauses :
— Je vais la mettre, la table. Laissez-moi faire.
La soudaine tempérance de Papy provoque de nouvelles revendications, car sa clémence paraît plus favorable à l’un qu’à l’autre, et, pour être précis : toujours plus favorable à l’autre et jamais à soi-même. En déchargeant les deux adversaires de leurs obligations, il privilégie un protagoniste au détriment de son adversaire.
— C’est pas bientôt fini, vitupère le patriarche. Je vais en prendre un pour taper sur l’autre… lance-t-il à bout d’idées pacifiques.
Les deux têtes se baissent, elles ruminent en leur for intérieur.
Papy décrète un repas silencieux. Dès la plus petite amorce de phrase, il rappelle la règle monacale. Le service s’opère par mimes, les regards implorants de Mamy n’y changent rien, le cardinal Papy se montre intransigeant.
— Dura lex, sed lex, ressasse-t-il dans une langue de son âge qui n’a plus cours dans l’oreille des jeunes.
Le temps calme, qui prolonge d’ordinaire le déjeuner et remplace la sieste, dure, dure ; il s’éternise presque jusqu’au goûter. Là, les mots redeviennent autorisés, à la seule condition qu’ils restent aimables et chuchotés. La fin de journée s’étire en une partie de dominos, arbitrée par Papy. Il accepte que Maïté gagne la première distribution, mais aide Jojo à remporter la suivante.
— C’est pas drôle… ose la grande sœur.
— C’est ça ou rien, tranche le "juge et parti", réfutant toute plaidoirie.

Quand Maman vient chercher sa progéniture, elle s’étonne de l’atmosphère plombée qui pèse dès l’entrée.
— Ils nous ont tués, déplore Mamy.
— Rincés, lessivés, vidés, ajoute Papy dans un soupir époumoné.
— Vous n’avez pas été sages ? se désole la mère.
— C’est Jojo…
— Non, c’est elle.
— Ce sont les deux, sectionne Papy.
Les explications confuses n’apportent rien de clair ni de probant : Mamy et Papy ont perdu leur patience et se plaignent des oreilles broyées, alors qu’elles n’ont pas changé de formes ; Maïté et Jojo ont voulu jouer aux cubes, mais le chat s’est enfui ; les grands-parents souhaitent le prochain mercredi calme ; les petits-enfants le promettent. La porte se ferme après les bisous habituels et rassurants.
Une fois la quiétude reparue entre les murs, Minou pointe le bout de son nez. Papy se pose dans le fauteuil et bâille comme un hippopotame :
— Je prendrais bien un petit apéro, moi. Tout ce silence m’a anéanti !

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